Brooklynisation de la Boule : quand la pétanque devient tendance.

Des platanes, un terrain parfaitement plat, un sable impeccablement tassé, un vent léger qui fait frémir le paisible cours d’eau qui s’écoule à côté. Les boules claquent, les éclats de voix se perdent dans un ciel bleu et une odeur d’anis qui flotte dans l’air… Cette vision vous est familière ? Un bon vieux terrain comme on en trouve partout dans le Grand Sud ? Eh bien figurez-vous que, loin des garrigues et du chant des cigales, nous nous trouvons …dans le 19e arrondissement de la Capitale (Paris), au bord du désormais très branché bassin de la Villette.
Ayant ouï dire que la fièvre de la boule avait gagné l’Ile-de-France jusque dans son cœur battant, nous n’avons pu résister à venir observer nous-mêmes ce phénomène. Récit.

Dès que nous nous rapprochons un peu plus près, plusieurs détails nous interpellent : tout d’abord les accents du Sud sonnent faux. Il ne nous faut pas plus d’une minute pour comprendre qu’aucun des joueurs participant à la partie ne possède vraiment l’accent chantant du Sud-Est, mais qu’il est imité à intervalles réguliers. Autres faits troublants, personne ne semble maîtriser correctement les règles et le niveau technique est d’une faiblesse déconcertante, même pour Paris.

Après une période d’observation, nous décidons d’entrer en contact avec les joueurs. Dès que notre qualité de journaliste est connue, les joueurs se précipitent vers nous, se désintéressant complètement de la partie en cours. Tous sont très loquaces et à l’aise avec la parole.

A la question « qu’aimez-vous dans le fait de jouer à la pétanque ? » les réponses fusent, toutes plus surprenantes les unes que les autres. Florilège :

« Tu comprends « dude », la pétanque nous permet de renouer avec la partie populaire de la France, celle que l’on ne voit pas, ou seulement le samedi après-midi sur BFMTV », nous explique Gustave, 29 ans, Key Account  Digital & Business Development Manager (KADBP, se prononçant « KèHeilleDiBiDi ») chez VomiGo, une start-up qui propose de manger votre repas à votre place et de le régurgiter pré-digéré pour vous.

 

Gustave, KAPBP chez VomiGo et amateur de pétanque

« C’est important de sortir de sa zone de confort et de quitter sa bulle », renchérit Garance, Design Project Manager (DPM prononcé « Dipi-èm ») & assistante de la directrice artistique en freelance dans un magazine de mode vegan, « nos vies pro ne nous permettent pas vraiment de quitter Paris, sauf quand on va s’évader le temps d’un week-end à Deauville, dans le Perche ou au Cap Ferret, où nous pouvons rencontrer de « vrais gens ». Jouer à la pétanque nous permet de faire venir un petit peu de Sud à Paris et de changer de décor à 5 minutes de Lime de chez nous ! ». Habile.

Garance, DPM & Voyagista, passionnée de boules

« J’aime ce côté un peu rustique et débonnaire que véhicule la pratique de la pétanque, et surtout la convivialité. Cela permet de recréer du lien social à l’échelle du quartier, de retrouver de la cohésion et de redonner vie à l’espace public », nous glisse Jean-Yves, chef de projet aménagement à l’Etablissement Public Territorial Paris Est Marne et Bois (EPTPEM), tout en effectuant avec son smartphone dernier cri un panorama de la partie destiné à sa communauté virtuelle. « Ça a l’air vraiment …vrai quoi, so South ! Vous ne trouvez pas vous qui venez de là-bas ? Mes followers vont kiffer ». En effet, l’illusion est parfaite.
Les arguments relatifs au jeu en lui-même sont très rarement invoqués. Tout semble fait pour avoir l’air parfaitement authentique avec le risque d’en faire un peu trop ou de manquer la cible, comme en témoigne l’accoutrement de Lorenzo, 27 ans, coiffé d’un bob Ricard défraichi et vêtu d’un marcel trop grand à l’effigie de Stéphane Dath et d’un pantacourt, qui se targue d’arborder « un vrai flow de pétan’nnqueur (prononcé avec un accent gênant) » qui détonne au milieu des pantalons chinos et chemises bariolés XL de ses camarades.

Giulio, en sortie du bureau

Quand on demande à la joyeuse troupe depuis quand ils pratiquent la pétanque, Gustave éclate d’un rire franc : « On a tous commencé il y a moins d’un an, quand le molky a commencé à devenir mainstream. Mais ça a été un véritable coup de foudre, je connais tout sur ce sport, car oui, c’est un sport, même si on veut nous persuader du contraire ! » s’emporte-il avant de désigner un jeune homme qui se tient un peu à l’écart  » Tenez, lui là-bas, c’est Jordan, il vient de Roanne, pur Sudiste, et lui il joue depuis 3 ans je crois, toujours là pour déminer les litiges quand il y en a ».
Le rendu de tout ce cirque nous laisse perplexe : alors que l’authenticité et la réalité de l’expérience sont sans cesse mises en avant par ces joueurs, le résultat ressemble à une caricature qu’on peut trouver au mieux maladroite, au pire méprisante pour les joueurs de pétanque « vieille école ». Affaire à suivre donc…
C’est Garance qui aura le mot de la fin de cette journée décidément bien étrange : « Bon on doit filer à un Open Air où on sert une bière micro-brassée localement dans une zone industrielle en réhabilitation de Bobigny, on finira la partie là-bas, il y a un super terrain », précise-elle en enfourchant son CityScoot alors que le score n’est que de 8-6 ; « Et n’oubliez pas de me tagger sur vous postez votre article sur Insta’ ! ».

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